Chapitre 2
Vandien pinça la maille épaisse du tissu entre le pouce et l’index. Il imprima une secousse au gilet et les couleurs vives semblèrent s’animer sous le soleil de l’après-midi. Il haussa un sourcil à l’intention de la femme derrière l’étal.
— Vous connaissez mon prix ! lui rappela-t-elle avec fermeté. Et vous voyez bien que ça les vaut. Essayez-le, pour voir ce qu’il donne sur vous.
Vandien s’exécuta, passant le gilet par-dessus sa chemise de lin. Il fit rouler ses épaules et tira sur le devant du vêtement pour le remettre d’aplomb.
— Il me va bien, admit-il à contrecœur, mais...
— Mais il ne peut pas sérieusement songer à s’acheter ça.
Il tourna brusquement la tête en direction de la voix amusée qui venait de retentir derrière lui. Ki se tenait là, une grimace de consternation feinte sur le visage, les bras chargés de ravitaillement.
— J’y songe. Pourquoi pas ?
— Le bleu est une couleur qui te va bien. Ainsi que le vert, le jaune, le rouge et le noir. Mais pas toutes à la fois.
— Généralement. Mais la dernière fois qu’on s’est arrêté chez les Romni, Oscar m’a dit qu’un homme qui s’habille aussi simplement que moi est comme un coquelet sans plumes. Que dis-tu de ça ?
Vandien tira sur le gilet afin qu’elle puisse admirer les broderies en forme d’oiseaux, de fleurs et de vignes.
— Je crois que le gros Oscar a raison. Si tu portes ce gilet, aucune poulette ne te résistera.
Il croisa son regard rieur sans avoir l’air amusé.
— Je crois qu’il me plaît bien.
— Continue ta balade et réfléchis un peu avant d’acheter. Si tu le trouves toujours à ton goût, je suis sûre qu’il sera encore là.
Ki voyait toujours les choses sous l’angle pratique.
— J’imagine.
Vandien retira lentement le gilet et le reposa sur l’étal. La vendeuse haussa les épaules et leva les yeux au ciel. Vandien la gratifia d’un large sourire qu’elle ne put ignorer puis se tourna vers Ki.
— Prends donc une partie de ces trucs, tu veux bien ? lui demanda-t-elle avant de commencer à décharger quelques paquets dans ses bras. Aide-moi à porter tout ça jusqu’au chariot. Tu vois autre chose dont on aurait besoin ?
— Qu’est-ce que tu as pris jusqu’ici ?
Elle fit l’inventaire des marchandises en les lui calant entre les bras.
— Du poisson salé et fumé, des pommes rouges, du thé, du miel dans ce pot en terre, un filet d’oignons sur ton épaule, du saindoux dans cette boîte en bois, du fromage et un carré de cuir pour faire de nouveaux gants.
Vandien baissa les yeux sur le chargement.
— Que des articles pratiques et nécessaires.
La déception était perceptible dans sa voix.
— Qu’est-ce que tu espérais ? Des noisettes au vinaigre et des plumes de coquelet ?
Ki était irritée. Elle lui parlait par-dessus son épaule tandis qu’ils s’avançaient au milieu du marché battant son plein. Comme Vandien ne répondait pas, elle jeta un coup d’œil en arrière. Il s’était arrêté devant un étal où flottaient de grandes écharpes grises. Il se rappela tardivement sa présence et la rejoignit.
— Non, rien de tel. J’aimerais te voir agir de manière un peu plus impulsive. Profiter de la vie.
— Tu es suffisamment impulsif pour nous deux, répliqua Ki.
Vandien arrangea sa prise sur les marchandises. Ils avaient quitté la zone centrale du marché mais Ki avait laissé le chariot et les chevaux derrière l’auberge. Des mèches frisées de cheveux noirs retombaient sur le front de Vandien jusque dans ses yeux. Il souffla dessus mais cela ne fit que le chatouiller davantage.
— Tu es tout simplement jalouse de moi, l’accusa-t-il d’un ton grave.
— C’est ça.
Ki jongla avec ses paquets et ralentit pour marcher à ses côtés. Ils faisaient presque la même taille et leurs yeux se rencontrèrent, pleins d’étincelles.
— Je suppose que tu vas maintenant affirmer que je rêve secrètement de porter un gilet couvert d’arbres et d’oiseaux.
— Non, pas de mon goût. Tu es jalouse de ma capacité à profiter de la vie. Tu abordes chaque jour avec prudence, en pensant «sous-vêtements chauds » et «graisse pour essieux ». Tandis que moi je traverse mes journées à grands pas et en chantant. Tu t’es émoussée, Ki. Tu grignotes les petits coins secs de ta vie.
— Au lieu de tout enfourner dans ma bouche d’un seul coup, comme certains individus de ma connaissance.
— Exactement.
Vandien hocha la tête pour montrer qu’il prenait ça comme un compliment.
— Cet après-midi, je n’ai pas peur de le prédire, tu boiras précisément les trois bols de cinmeth que tu t’autorises à consommer dans une auberge publique, tandis que je descendrai autant d’alys qu’ils en auront et que je pourrai me permettre de payer. N’est-ce pas vrai ? Qu’as-tu à répondre à ça ?
— Seulement que je suis heureuse que le chariot se trouve juste dans la cour de l’auberge. Je détesterais avoir à te tirer derrière moi à travers les rues de la ville en plein jour.
— Oh, très drôle, gronda Vandien.
— Il n’y a que la vérité qui blesse.
Ki lui adressa un sourire suffisant. Lorsqu’ils atteignirent le chariot, elle se tourna vers lui et ajouta sa charge aux fournitures qu’il transportait déjà. Elle grimpa par-dessus la grande roue jaune jusqu’au siège en bois puis tendit les bras vers lui pour qu’il lui passe les marchandises.
— Monte donc pour m’aider à ranger tout ça, lui proposa-t-elle.
— Fais-le toi-même, grogna-t-il tout en grimpant à ses côtés.
Elle fit coulisser la porte de la cabine et descendit jusqu’à la zone habitable du chariot. La partie avant avait été fermée pour ressembler à une moitié de caravane Romni. Ki se tenait debout au centre de la petite cabine proprette, rangeant leurs acquisitions au fur et à mesure que Vandien les lui passait. À l’une des extrémités de la pièce, une plate-forme recouverte de peaux et de couvertures constituait le lit. Les murs de la cabine étaient occupés par un mélange d’étagères, de placards, de réduits et de crochets. Une petite table était dépliée sous l’unique et minuscule fenêtre dotée d’un panneau en peau graissée. Il ne fallut à Ki que quelques instants pour ranger chaque objet à sa place. Elle releva les yeux vers Vandien qui boudait sur le siège, et elle tenta de se composer une expression similaire à la sienne.
— Je te tape sur les nerfs.
— En effet.
— Parce que je suis une personne tellement concrète, terre à terre et ennuyeuse. Parce que je traverse la vie sans céder aux impulsions et à la bêtise ? Parce qu’il n’y a jamais rien à mon sujet qui soit le moins du monde imprévisible.
— Eh bien... (Vandien reculait devant la dureté du jugement que Ki portait sur elle-même.) Non. Parce que tout ça est là, juste sous la surface, et que tu refuses de le laisser sortir. Je vais te dire ce que j’aimerais faire. (Il descendit dans la cabine et s’assit sur le lit.) J’aimerais composer pour toi une journée identique à celle que je composerais pour moi-même.
Ki leva les sourcils d’un air interrogateur mais il continua avec détermination.
— On va faire ça.
Il se fit soudain presque timide et couvrit son hésitation en repoussant les mèches qui lui tombaient sur les yeux.
— Oui ? demanda Ki pour l’encourager.
— Cesse de m’interrompre. Comment puis-je parler et réfléchir en même temps si tu n’arrêtes pas de m’interrompre ? On va faire ça. On va se trouver un bain public ; une cité aussi ancienne que Jojorum doit bien proposer des bains dignes de ce nom. Et on va se prélasser et se laisser tremper jusqu’à ce que tes petits doigts de pieds soient aussi roses que tes tétons.
Il lui décocha un large sourire, soudain plein de malice tandis qu’il se laissait emporter par son fantasme.
— On engagera une servante pour te relever les cheveux en longues et douces boucles et les décorer de fils d’or fin et de perles. On te drapera d’une grande toge de tissu doré et on mettra sur tes pieds des chaussons en cuir brillant, magnifique. Des boucles d’oreilles en pierre verte pour aller avec la couleur de tes yeux et trois anneaux d’argent sur chacune de tes mains.
— Et ensuite ? demanda gentiment Ki comme le silence s’éternisait.
— Et alors nous marcherons ensemble à travers Jojorum, avec ton bras autour de ma taille. La foule nous regardera passer et se souviendra de l’époque où cette cité était jeune et pleine de vie.
— Ils ne feraient qu’admirer ton gilet, l’asticota gentiment Ki.
Mais elle s’avança pour venir se tenir près de lui, les mains sur les hanches.
— Tu sais que nous n’avons pas les moyens de faire une seule de ces choses, sauf le bain.
— Je sais. Mais lorsque j’ai envie de faire ça, je sais que j’en ai envie. Alors que toi tu fais mine de ne pas en avoir envie, car tu sais que tu ne peux pas te le permettre. Et c’est la grande différence entre toi et moi.
— Cela nous rend bons l’un pour l’autre, intervint Ki.
Elle glissa une main dans la poche de sa jupe. De l’autre, elle agrippa une poignée d’épaisses boucles brunes au niveau de la nuque de Vandien. Elle le tira doucement à elle en approchant son visage du sien. Puis, de sa main libre, elle sortit de sa poche une chaîne circulaire qu’elle fit passer pardessus la tête de Vandien.
— Qu’est-ce que c’est ?
Vandien la tira vers lui pour qu’elle s’asseye sur le lit à ses côtés tandis qu’il palpait avec curiosité la fine chaîne d’argent.
— Un achat impulsif de la part d’une amie à qui ça arrive rarement. J’ai su qu’elle était pour toi lorsque je l’ai vue sur l’étal du joaillier.
Vandien défit le collier afin de pouvoir l’examiner. La chaîne était en argent, composée de minuscules maillons. Un petit faucon était suspendu à un maillon plus large. Les ailes déployées, les serres et le bec ouvert avaient été gravés avec soin dans une pierre noire qui accrochait même la lumière tamisée de la cabine. Un éclat rouge lui tenait lieu d’œil luisant. Ki sut qu’elle avait bien choisi lorsqu’il ne put s’empêcher de lâcher un soupir. Il le remit autour de son cou. La longueur de la chaîne laissait reposer le faucon nettement en dessous du creux de sa gorge.
— Il se perd presque dans les poils, fit-elle observer.
— Je raserai cet endroit sur ma poitrine afin de bien le montrer, promit Vandien.
— Ne fais pas ça.
Elle l’embrassa si soudainement que ce rare signe d’affection n’atterrit que sur le coin de sa bouche et sur une partie de sa moustache. Mais alors qu’il s’apprêtait à corriger le tir, elle se libéra de son étreinte avec douceur.
— Tu viens juste de t’apercevoir que tu as oublié d’acheter de l’huile pour le harnais ? devina Vandien d’un ton grave.
Elle rit tristement de la justesse de sa supposition.
— Et je dois réapprovisionner les céréales de l’attelage. Je vais devoir prendre le chariot pour aller les récupérer.
— J’ai moi aussi des courses à faire, presque aussi palpitantes.
— C’est-à-dire ?
— Sous-vêtements chauds et graisse pour essieux, répondit-il d’un ton solennel.
Il se leva, la tête penchée sous le plafond bas de la cabine.
— J’ai trouvé une chouette petite taverne et j’ai laissé mon cheval attaché devant. Ça s’appelle Au Canard Satisfait. D’après ce que j’ai pu apprendre en posant la question, c’est le seul endroit de Jojorum qui serve à la fois de l’alys et du cinmeth.
Ki hocha la tête.
— Je t’y retrouverai, dans ce cas. Mais, Vandien...
Il se retourna en percevant l’inquiétude soudaine qui pointait dans sa voix.
— On ne pourra pas s’attarder très longtemps. J’ai reçu une mauvaise nouvelle dans les rues aujourd’hui : un jongleur au coin d’une rue m’a mise en garde contre les Déguerpisseurs. « Je peux porter un long manteau par-dessus mon costume », m’a-t-il dit. « Mais un chariot peint aux couleurs des Romni est plus difficile à dissimuler. » Nous ferions bien de quitter cet endroit avant la tombée de la nuit.
— Déguerpisseurs ?
Vandien la fixait d’un air dubitatif.
— Nous sommes ensemble depuis trop longtemps. Parfois j’oublie que tu n’es pas né chez les Romni. Les marchands de certaines villes n’apprécient guère de voir débarquer une caravane Romni. Ils nous traitent de voleurs, ou pire. Mais ce n’est pas seulement les Romni. C’est n’importe quel voyageur avec des biens à vendre moins chers que les leurs, qu’il soit colporteur ou négociant. Alors les marchands embauchent des Déguerpisseurs. Ils tombent sur le chariot au milieu de la nuit, tabassent les adultes, terrifient les enfants, estropient l’équipage s’ils le peuvent, sans quoi ils mettent le feu au chariot. Tout ça sous le couvert de forcer les vagabonds voleurs à s’en aller pour conserver leurs villes belles et propres.
Les yeux de Vandien s’étaient assombris tandis que Ki parlait. Le visage de sa compagne arborait une expression qu’il avait rarement vue chez elle. Ses yeux verts étaient distants, comme si elle se remémorait une expérience vécue et pas simplement racontée. Il lui toucha délicatement le bras et elle revint brusquement à elle.
— Ils ne s’en prendraient quand même pas à nous, raisonna-t-il. Nous n’avons qu’un chariot, qui livre une cargaison.
— Ils s’en moquent, le coupa Ki d’une voix basse et sauvage. Ils se fichent de savoir si tu vends de la dentelle, si tu jongles aux carrefours ou si tu viens soigner les chevaux. Même si tu viens juste demander l’aumône. Ils te font déguerpir, et sans ménagement. Habituellement, je ne fais pas affaire avec les villes qui abritent des Déguerpisseurs. Je serai heureuse de laisser la poussière de Jojorum derrière nous et de revenir à nos livraisons habituelles.
— D’accord, répondit Vandien, si docilement que Ki se tourna vers lui, surprise.
Il eut un petit rire de gorge en voyant son visage.
— Tu as succombé à ton impulsion de l’année, à mon tour de succomber à une crise d’action terre à terre. On se retrouve au Canard, on se prend chacun un unique verre et on s’en va. Nous aurons quitté Jojorum avant la tombée de la nuit.
Ils s’extirpèrent de la cabine et Vandien regarda Ki s’éloigner vers le corral de l’auberge pour récupérer son équipage. Il secoua silencieusement la tête. Déguerpisseurs. Il n’aurait jamais pensé voir Ki quitter une ville sans cargaison à transporter ou payer une chambre d’auberge sans y dormir ensuite. Il laissa ses pas le porter le long des rues poussiéreuses en direction du marché.
Ils étaient arrivés le matin même et ils allaient repartir avant la nuit. Dommage. Jojorum avait connu des jours meilleurs mais, même dans l’état où elle était, sa gloire passée était encore visible ici et là, attisant la curiosité de Vandien. Le chariot de Ki était entré dans la cité en passant sous une arche immense dont les formes étaient partiellement dissimulées par les nombreux nids d’arondes boueuses qui s’y accrochaient. Les hautes roues jaunes de son chariot Romni avaient glissé sur les pavés qu’un ancien monarque avait eu la prévenance d’installer pour elle. Un tapis de poussière s’étendait sur la rue et atténuait le bruit des sabots des chevaux. Des mauvaises herbes de toutes sortes jaillissaient des écarts entre la surface de la route et la façade des bâtiments. Les grandes bâtisses de pierre décorées des visages sculptés de héros oubliés voyaient leur grandeur diminuée par les maisons en torchis qui se blottissaient entre et contre elles. Elles rappelaient à Vandien les nids d’arondes. Trois des cinq fontaines qu’ils avaient dépassées étaient fendues et asséchées mais, à la quatrième, les gens tiraient de l’eau et à la cinquième, on lavait du linge sous l’œil attentif de sept esprits des eaux en marbre qui crachaient aimablement l’eau propre destinée au rinçage. La dernière fontaine s’était trouvée dans une cour très ancienne. Des arbres harpes, morts et muets, s’élevaient devant le manoir décrépi. Jojorum était une ville mélancolique qui avait laissé derrière elle ses jours heureux et se complaisait désormais dans la débauche.
Vandien retourna vers les étals de vêtements.
— Vous êtes revenu pour le gilet, alors ? demanda la propriétaire.
Une lueur de malice s’alluma dans le regard de Vandien.
— En auriez-vous un du même type, mais plus petit ? Un qui irait à l’amie qui était avec moi tout à l’heure ?
Mais il ne put profiter de la farce qu’il venait d’imaginer car elle n’avait rien d’assez voyant pour le satisfaire. Pour la seconde fois de la journée, il offrit à la marchande un hochement de tête plein de regret avant de s’éloigner de son étal. Il se mit à fureter à travers le marché, prenant plaisir au bruit et à l’agitation qui l’entouraient. Les longues journées tranquilles de leur dernier transport avaient fini par réveiller son goût pour l’action et le changement. Ici, enfin, on trouvait des gens et de nouvelles choses à voir et à acheter avec la poignée de pièces d’argent qu’il avait dans sa bourse. Il s’offrit une écharpe d’un jaune lumineux pour enrouler autour de son cou et des fruits secs épicés à grignoter tandis qu’il vaquait d’un étal à l’autre.
— Du plaisir pour une pièce ? lui proposa une jeune femme en rose.
Il la gratifia d’un sourire poliment appréciateur avant de secouer lentement la tête et de reprendre son chemin.
Avisant l’étal d’un Tchéria, il acheta des petits gâteaux verts de pain végétal dont il ne fit qu’une bouchée. Une longueur de ruban jaune pour Ki attira son attention, ainsi qu’un petit pot de savon doux parfumé au trèfle. Il se laissa ensuite séduire par une bourse en cuir aux cordons bleu et rouge. Mais ce dernier achat ne lui laissa guère plus que quelques copeaux de cuivre à ranger dans sa nouvelle bourse, ce qui signifiait la fin de ses emplettes. Il retourna d’un pas lent en direction de la taverne.
— Du plaisir pour une pièce ?
C’était la même fille, ou sa sœur dans une robe rose identique. Une nouvelle fois, Vandien secoua poliment la tête et tenta de dépasser la jeune femme. Mais elle l’arrêta, s’approcha si près qu’il put sentir les effluves épicés de son souffle.
— Du plaisir pour du plaisir ? lui proposa-t-elle d’une voix plus douce.
Vandien fronça les sourcils. Il n’était pas laid, même si la plupart y regardaient à deux fois en découvrant la longue cicatrice qui lui barrait le centre du visage. Il connaissait le pouvoir de ses yeux sombres et de son sourire charmeur et n’hésitait pas à les utiliser à son avantage. Mais recevoir une offre aussi abrupte et aussi flatteuse n’était pas dans ses habitudes. L’adolescent en lui gonfla la poitrine.
— Je suis un idiot, admit-il. Ou un fou. Peut-être que je suis heureux de ma fortune actuelle et que je ne veux pas prendre le risque de la modifier. Mais je vous remercie d’avoir ainsi pensé à moi.
Secouant la tête avec regret, comme s’il n’arrivait pas lui-même à croire qu’il refusait ses faveurs, il passa devant elle.
Une pointe de douleur lui transperça la cuisse. Alors même qu’elle remontait le long de son échine, il perdit la capacité de crier. Il trébucha, fit deux pas et s’écroula.
— Mon frère ! s’exclama la femme d’une voix hystérique. Il a une de ses attaques ! À l’aide, quelqu’un, s’il vous plaît !
Vandien était stupidement allongé dans la poussière à regarder les pieds qui s’agitaient autour de lui. Il avait de la poussière dans les yeux et respirait un air chargé de sable mais il ne pouvait ni ciller ni éternuer. Il était encore capable d’entendre la femme crier à propos de son pauvre frère et appeler à l’aide. Sa voix douce était à présent si acérée qu’on aurait pu s’en servir pour écailler un poisson. Vandien ne fut pas surpris que quelqu’un se décide enfin à lui venir en aide. C’était plus facile que de l’écouter hurler.
Son esprit aurait dû s’emballer lorsqu’il fut relevé sur ses pieds, les bras étendus sur les épaules de la femme et de son bienfaiteur. Mais il se sentait étrangement complaisant, observateur plutôt qu’acteur de cette étrange saynète. La femme habitait à plusieurs rues de là, en haut d’un escalier. Vandien n’apprécia guère la manière dont ils le tirèrent derrière eux sans songer à ses tibias et ses chevilles qui heurtaient chacune des marches. Il trouva désagréable d’être jeté sur un canapé tâché et recouvert d’une couverture sale, et offensant de devoir écouter le bienfaiteur profiter bruyamment de sa récompense. Il ne regarda pas, car ils l’avaient déposé face au mur et il ne pouvait pas bouger. Ses yeux pleuraient pour nettoyer la poussière dont il ne pouvait se débarrasser en clignant les paupières. Plus frustrant encore était le fait qu’il ne pouvait pas fermer les yeux et dormir comme il en ressentait tant le besoin. Il fixa la maçonnerie craquelée du mur devant lui et finit par se laisser emporter, yeux grands ouverts, par le sommeil ou une perte de conscience très similaire.
***
Ki baissa les yeux sur son bol. Tout au plus y restait-il une ou deux gorgées de cinmeth rosé. Après quoi elle devrait prendre une décision. Elle pouvait sortir son chariot de la ville et faire confiance à Vandien pour comprendre qu’elle était partie vers le nord, le long de ses itinéraires commerciaux habituels. Ou elle pouvait laisser un message clair à son intention auprès du tavernier. Elle pouvait encore ramener son chariot à l’auberge et y passer la nuit, en espérant qu’il ne soit pas incendié durant la nuit. Elle pouvait enfin errer dans la ville toute la nuit durant en criant le nom de Vandien à chaque coin de rue.
Elle termina le cinmeth et leva son bol pour en redemander. Elle allait l’attendre encore un peu. Elle allait prendre juste un verre de plus. Et s’il n’était pas là lorsqu’elle aurait terminé, elle déciderait de la marche à suivre. Elle regarda le garçon de taverne verser la liqueur épicée dans son bol. C’était le cinquième. Que Vandien vienne donc et il verrait qu’elle pouvait se montrer aussi follement impulsive que lui. Elle aussi savait s’en remettre à la chance, comme il le faisait sans cesse. Mais c’était bien le problème avec sa bonne fortune à lui. Elle était toujours là pour amortir ses chutes. Vandien n’avait-il donc jamais reçu de bonne leçon en matière de prudence ? Ni de ponctualité ? Un cliquetis bruyant lui fit tourner la tête de surprise. Les garçons étaient en train d’abaisser les lattes aux fenêtres. L’un d’eux faisait le tour des tables avec un plateau plein de petites bougies sur des coupes en argile. Il en alluma une pour Ki et la posa prudemment devant elle. Ki le fixa avec curiosité car il n’avait rien du garçon de taverne habituel. On avait tendance à sélectionner de petits gars costauds dont les jambes musclées étaient capables de grimper et redescendre du grenier durant toute une soirée. Mais cet enfant-là était mince et délicat. Il paraissait nerveux et craintif, effrayé même par les bougies qu’il allumait. Ses yeux gris étaient légèrement lumineux dans la pénombre de la taverne. Ses cheveux étaient aussi pâles que le clair de lune, de même que ses sourcils et ses cils, nettement visibles pardessus sa peau d’un brun doré. Malgré sa couleur de peau, les bleus laissés par des doigts durs étaient très visibles sur ses petits poignets et ses bras fins. Le garçon la surprit en train de l’examiner et ses yeux craintifs se firent presque accusateurs. Ki leva son bol et but la moitié de l’enivrant cinmeth pour oublier ce regard. Qu’est-ce qui avait pu pousser cet enfant à faire preuve d’une méfiance aussi intense ?
Mais lorsque Ki abaissa son bol, le garçon se tenait juste devant elle, la minuscule lumière de la bougie se reflétant dans ses yeux. Il s’adressa à elle en jetant autour de lui des regards apeurés. Les mots sortirent de sa bouche avec la diction soignée d’un acteur.
— Attendez-vous un homme avec une ligne comme ceci ?
Il fit glisser un doigt mince le long de son visage, commençant entre les deux yeux pour descendre sur le côté de son nez jusqu’à son menton.
— Peut-être, répliqua Ki avec méfiance.
Sa main partit en direction de sa bourse mais les yeux de l’enfant ne la suivirent pas. La réponse de Ki l’avait laissé incertain. Il regarda de nouveau autour de lui, comme s’il attendait que quelqu’un l’encourage, mais ne trouva personne. Ses yeux semblaient paniqués lorsqu’il les braqua de nouveau sur elle.
— J’ai un ami qui porte une marque de ce genre, admit Ki en hâte.
Le garçon laissa échapper un soupir de soulagement. Il se passa la langue sur les lèvres et récita de nouveau ses phrases.
— Alors j’ai un message pour vous. Il a eu quelques ennuis. Il a envoyé un homme à la taverne pour vous chercher mais l’homme n’a pas pu rester. Je ne sais pas pourquoi mais les Déguerpisseurs l’ont fait sortir par la porte. Il vous attend là-bas.
Ki secoua la tête avec incrédulité. Mais ça devait être vrai. Cela expliquait pourquoi son cheval n’était plus attaché devant la taverne. Maudite soit son impulsivité ! Elle se demanda ce qu’il avait bien pu dire et à qui. Elle espérait qu’ils ne lui avaient pas fait de mal.
Elle avala d’un trait le reste de son cinmeth et déposa un petit cercle de pièces sur la table pour le garçon. Il y jeta un œil mais ne bougea pas. Avec un soupir, elle ajouta une pièce supplémentaire. Même les pourboires étaient trop chers pour elle dans cette ville.
— Prends-les ! s’exclama-t-elle avec irritation.
Il ramassa lentement les petites pièces. Elle se leva brusquement mais la tête lui tourna. Bon sang de bon sang de bonsoir ! Regarde ce qui arrive quand vous vous montrez tous les deux impulsifs le même jour, se morigéna-t-elle. Elle craignait ce qu’elle allait découvrir. Vandien ne se serait pas laissé faire. Elle le savait. Mais la rapière de Vandien, qui faisait de lui l’égal de bien des hommes plus costauds et plus grands, était sur son crochet dans le chariot. Ki avait vu les Brurjan que la ville avait engagés comme Déguerpisseurs. C’étaient des créatures imposantes et querelleuses au visage recouvert de fourrure sombre. Ils peignaient en rouge les sabots de leurs chevaux. Ki avait atteint l’entrée lorsqu’elle se souvint qu’elle avait une question à poser :
— Quelle porte ? lança-t-elle au garçon.
Il se hâta de la rejoindre, une expression affligée sur le visage. Il pointa la rue du doigt et lui donna les indications à suivre.
— On l’appelle la porte du Limbreth, termina-t-il d’une petite voix.
Puis, comme s’il récitait une devise familiale, il ajouta :
— Si vous la cherchez là où je vous ai dit, vous la trouverez. Mais vous devrez être en train de la chercher.
— C’est ce que je ferai.
Ki tendit la main pour lui ébouriffer les cheveux mais il s’écarta si brusquement qu’elle sentit son cœur se serrer. L’enfant s’éloigna d’elle en toute hâte. Elle fut presque tentée de le suivre. Mais il était probablement lié à l’endroit par contrat et racheter sa liberté serait un processus long et compliqué nécessitant la présence de ses parents et quantité de marchandages avec le tavernier. Elle se promit néanmoins de ne pas l’oublier et d’essayer de faire quelque chose pour lui après avoir retrouvé Vandien. Elle se demanda si les Déguerpisseurs avaient méchamment estropié celui-ci et hâta le pas.
La fraîcheur de l’air nocturne apaisait sa peau et ses yeux et l’aidait à conserver son équilibre mais elle ne calmait en rien ses inquiétudes. Elle se força à marcher lentement et d’un pas assuré. Elle n’avait aucune envie d’attirer sur elle l’attention d’un quelconque Déguerpisseur. Il faisait nuit noire dans les rues inconnues. Au moins le cinmeth ne lui avait-il pas donné la migraine que le vin lui donnait toujours. Elle avait plutôt l’impression de sentir sa tête flotter avec légèreté au-dessus de ses épaules.
Ki se cogna au flanc de son propre chariot avant de l’avoir vu. Elle grommela des jurons contre l’obscurité et trouva son chemin à tâtons jusqu’au siège. À l’intérieur de la cabine, elle farfouilla dans le noir jusqu’à trouver la lanterne. Il serait stupide de conduire l’équipage dans l’obscurité. Elle devrait marcher au-devant d’eux avec une lumière, au moins jusqu’à ce qu’ils atteignent la porte.
Amical, Sigmund se pressa contre elle en guise de salut. Elle offrit à l’immense cheval gris une claque affectueuse sur l’épaule. Revêche, Sigurd tourna sa tête de côté et agita ses sabots dans la poussière. Il n’appréciait guère d’être laissé harnaché tandis que sa propriétaire allait se détendre.
Lorsqu’elle fit claquer sa langue à leur intention, tous deux s’avancèrent néanmoins rapidement en tirant sur leur harnais et la suivirent, tels deux gigantesques chiens sur ses talons. Le chariot les suivait pesamment, la poussière étouffant le bruit de son passage.
La cité nocturne se dissimulait au regard de Ki. Tous les points de repère familiers étaient situés juste hors de portée de sa lanterne. Elle se déplaçait au milieu de rues sans nom qui auraient pu appartenir à n’importe quelle ville en n’entendant que les craquements et les cliquetis de son chariot. Elle compta les intersections en priant pour ne pas confondre rues et allées. Si elle prenait un mauvais tournant, toutes les indications du petit garçon deviendraient inutiles. Au moins les rues étaient-elles bien pavées. Des maisons trapues en torchis se tenaient de part et d’autre. La plupart d’entre elles étaient plongées dans le noir. Ici et là, la lumière ténue d’une bougie qui s’échappait de l’une des petites fenêtres ou se glissait entre les lattes usées d’une porte. Mais cela ne suffisait pas à illuminer les rues. Ki avançait au milieu de son propre petit cercle de lumière.
Elle prit le dernier tournant mentionné dans les instructions. Donc, si le garçon l’avait correctement informée, la porte devait se trouver juste devant elle. Ki s’avança à pas mesurés, résistant au désir de marcher au rythme de son cœur battant. Vandien irait bien. S’il avait eu les moyens d’envoyer un messager capable de donner des instructions, il ne pouvait pas être sérieusement blessé. Peut-être même qu’il n’avait rien.
Elle frissonna légèrement en repensant au Déguerpisseur brurjan qu’elle avait aperçu auparavant. Il portait un harnais de cuir noir, décoré de l’emblème maudit de la roue en feu. Elle aurait pu fabriquer deux Vandien à partir de sa masse, et largement. Elle espérait que ce n’était pas celui que Vandien avait rencontré.
Les murs de la cité se dressèrent soudain devant elle. Ki jura. Il n’y avait pas de porte. Tout n’était que ténèbres au-dessous du parapet, et d’un noir constellé d’étoiles au-dessus. Elle avait manqué la porte. Elle allait devoir rebrousser chemin. Elle pouvait toujours suivre le mur en espérant la trouver. Mais le suivre dans quelle direction ? Si elle choisissait la mauvaise, cela pourrait lui prendre des heures pour se rendre compte de son erreur et elle devrait alors revenir sur ses pas. Maudit Vandien ! Il voulait qu’elle se montre plus impulsive, hein ? Eh bien si elle suivait ses premières impulsions quand elle le retrouverait, les oreilles de Vandien allaient siffler pendant toute une semaine.
Ki s’efforça de maîtriser sa mauvaise humeur et de calmer sa respiration. Alors qu’elle arrêtait l’équipage pour décider dans quelle direction elle devait aller, son œil capta une lueur rubiconde. Elle se tourna dans sa direction et ne vit rien. Mais, cette fois, une lumière dans le coin opposé attira son regard. Perplexe, elle se tourna lentement. La porte était là.
Elle sentit son estomac se nouer. Quelque particularité dans la maçonnerie du mur, à moins que ce ne soit le cinmeth, l’avait jusque-là dissimulée à ses yeux. À présent, le rectangle formé par la lumière des torches s’élargissait tandis qu’elle conduisait son attelage dans sa direction. Mais, en s’approchant, elle vit que la porte du Limbreth n’était éclairée par aucune torche visible. La lanterne de Ki ne l’illuminait même pas. En fait, sa lumière lui revenait, comme si elle se heurtait à la pierre encadrant la porte. Il n’y avait pas de herse, ni aucune barrière pour empêcher quiconque d’entrer ou de sortir. Le passage était plus large que la porte nord par laquelle elle et Vandien étaient arrivés. Elle se demanda comment elle pouvait l’avoir manquée.
Ki se sentit traversée d’un vague malaise au sujet de cette porte. Elle ferma les yeux avec force pendant un long moment avant de les rouvrir lentement. Maudit cinmeth. Il n’y avait pas de gardes appuyés contre le mur mais une unique sentinelle accroupie au milieu de la porte, lui bloquant le passage.
Homme ou femme, Ki n’aurait su le dire. Ce n’était même pas une race qui lui était familière. Les vêtements en loques qui recouvraient la créature pouvaient bien avoir été blancs, gris ou bleu pâle. La lueur rouge de la porte déformait sa vision, transformait les silhouettes en ombres et les ombres en silhouettes. Le Gardien la fixait sans mot dire. Ses yeux dissimulés la dévisageaient intensément à travers les couches de tissu qui lui recouvraient la tête.
— Est-ce ici la porte du Limbreth ?
La langue de Ki lui paraissait engourdie et, même à ses propres oreilles, la question sembla stupide.
— Si tu es venue à sa recherche, alors tu sais que c’est bien elle.
La voix était aussi profonde que les grondements de la terre elle-même. Le phrasé était aussi particulier que celui de l’enfant à la taverne. Sans savoir pourquoi, Ki se sentit irritée.
— Eh bien, je suis allée à sa recherche parce que j’ai bien l’intention de la traverser. Allez-vous vous écarter ou voulez-vous examiner le fond de mon chariot ?
— Es-tu Ki, la conductrice Romni ?
Elle se raidit. Elle n’aimait pas l’idée de révéler son nom au milieu de la nuit devant l’une des portes de la ville, surtout qu’il l’avait désignée comme étant une Romni. Des Déguerpisseurs l’attendaient-ils au-delà de la porte ? Mais il l’avait appelée Ki, ce qui voulait peut-être dire que c’était Vandien qui avait mentionné son nom un peu à la légère.
— C’est moi, répondit-elle brusquement, soudain prise de témérité.
— Nous t’attendions. Tout est prêt pour que tu passes la porte. Entre lentement.
Ki fronça les sourcils. Tous les muscles de son corps se tendirent lorsqu’elle vit sa main à trois doigts faire signe à quelqu’un. Déguerpisseurs ou Vandien ? Trop tard pour s’enfuir s’il s’agissait de Déguerpisseurs. Ses perceptions aiguisées combattaient l’alcool dans son sang tandis qu’elle menait son attelage sous le linteau rougeoyant. La lumière rouge donnait l’impression de regarder à travers un épais brouillard. Pendant un instant, elle crut deviner une autre silhouette devant la porte. Une femme de grande taille, portant une robe vert pâle, les yeux rougis par le chagrin. Elle ne la vit qu’un instant mais sa ressemblance avec l’enfant de la taverne était frappante. La même chevelure pâle flottait sur ses épaules et elle possédait la même ossature fragile, la même peau fine. Donc quelqu’un s’occuperait peut-être de ce garçon. Ki l’espérait.
Un spasme de vertige la parcourut, lui donnant l’impression de nager à travers une eau dense et chaude. Le cinmeth, songea-t-elle, en fermant à moitié les yeux et en continuant obstinément d’avancer. Plus jamais. La sensation disparut après un instant et elle ouvrit les yeux pour découvrir la nuit par-delà la porte. L’air avait changé. Même les chevaux agitaient la tête dans de grands mouvements de crinière et s’ébrouaient d’un air approbateur. L’air se répandait sur chacun d’eux en une vague chaude, avec juste ce qu’il fallait de fraîcheur pour apaiser leurs yeux fatigués. Ki respira le parfum des fleurs nocturnes et les senteurs chaudes et moussues que dégagent les bois en milieu de journée. Quelle différence par rapport à cette ville de pierre poussiéreuse !
— Vandien ? appela-t-elle d’un air interrogateur.
Elle leva haut sa lanterne. Sa lumière vint se poser sur les troncs d’arbres gris et fins. Des arbres ? La porte nord s’ouvrait, elle, sur une vaste plaine d’herbe jaune et aride. Mais Ki avait oublié qu’il s’agissait de l’antique Jojorum. N’avait-elle pas entendu dire que l’endroit avait autrefois été renommé pour ses jardins ? Peut-être s’agissait-il ici d’un square laissé à l’abandon jusqu’à ce que la nature reprenne ses droits. Au moins la route restait-elle en bon état. De fines langues de mousse glissaient par-dessus, mais la surface en était plate et droite, ni gauchie ni affaissée par l’âge. Le chariot avançait en silence derrière elle, les bruits de sabots de ses animaux absorbés par la mousse. Une moiteur agréable flottait dans l’air, ainsi qu’un sentiment de paix. La nuit elle-même paraissait moins sombre autour d’elle.
Mais où donc était Vandien ? Même s’il gisait inconscient sur le bas-côté, son cheval aurait dû hennir en direction de son attelage. Si toutefois ils lui avaient laissé son cheval.
— Hé ! (Les chevaux redressèrent brusquement la tête.) Vandien !
Sa voix angoissée paraissait stridente au milieu de cette nuit amicale, et comme étouffée par la paix qui régnait en ces lieux. Elle fit le tour de son chariot en direction de la porte. Le Gardien pourrait peut-être lui apprendre quelque chose au sujet de Vandien.
La porte était un rectangle flamboyant au milieu des ténèbres et sa lumière obscurcissait tout le reste. Ki sentit les larmes lui monter aux yeux tandis qu’elle la fixait et elle fut finalement forcée de détourner le regard.
— Gardien ! appela-t-elle. L’homme qui vous a dit de m’attendre, où est-il ?
Elle se risqua à jeter un œil au portail brillant. Le Gardien faisait une forme compacte en son centre.
— Suis la route. (Sa voix sonnait moins fort qu’elle n’aurait dû à cette distance.) Suis simplement la route dans la direction des lumières à l’horizon.
Ki détourna de nouveau les yeux du Gardien et de la porte. Elle ne lui avait pas paru si lumineuse du côté ville. Elle focalisa son regard sur le sol sombre pour leur permettre de se réhabituer à l’obscurité. La luminosité de sa propre petite lanterne paraissait faible après avoir regardé la porte. C’est en baissant les yeux qu’elle repéra les traces d’un unique cheval, la forme de ses sabots imprimée dans la mousse et rendue presque invisible par les marques laissées par ses propres bêtes. Ki reprit position devant son attelage et se mit à descendre la route à pas lents. Il n’y avait aucun signe visible sur la route elle-même mais, ici et là, on trouvait des marques qui traversaient la mousse pour révéler la surface noire de la voie. Le cheval portait le poids d’un cavalier et celui-ci était pressé. Eh bien, il avait au moins fait preuve de bon sens. Elle était heureuse qu’il ait quitté la ville pour l’attendre à l’extérieur. Plus ils seraient loin des portes, moins ils risquaient d’être pris en chasse par les Déguerpisseurs. Elle fut à la fois soulagée de voir que Vandien allait suffisamment bien pour pouvoir monter à cheval et irritée d’avoir été aussi inquiète.
Elle claqua la langue en direction de son attelage et les chevaux vinrent se tenir derrière elle. Si elle n’avait pas été en train de s’inquiéter pour Vandien, cela aurait été une plaisante balade de nuit le long d’une route silencieuse. La mousse souple qui recouvrait la route était agréable sous le pied. La fraîcheur de la brise lui caressait le visage. Elle balançait sa lanterne sur le côté, projetant la lumière en avant pour suivre les traces de sabots qu’elle pistait.
Ki marqua un temps d’arrêt. Après un instant d’hésitation, elle éteignit la lanterne. Elle avait vu juste. Loin des murs suffocants de la cité et de ses vieux bâtiments sombres, la nuit était devenue un endroit plus amical. Il y avait assez de lumière pour y voir, bien que le ciel fût à présent couvert. Suffisamment pour conduire ? Elle haussa les épaules et arrêta l’attelage le temps de grimper sur le siège. Elle saisit les rênes et les fit claquer sur le large dos de ses chevaux.
La route avançait bien droit devant eux, tranchant la forêt aussi nettement que si elle avait été tracée à l’aide d’un gigantesque couteau. La mousse qui recouvrait la route semblait parsemée de reflets argentés, transformant la voie en un immense ruban qui s’éloignait de Ki jusqu’à ne plus former qu’une simple ligne à l’horizon. Les cahots familiers liés aux nids-de-poule et autres sillons creusés dans la route avaient disparu. Le chariot se déplaçait dans un silence presque total, aussi régulièrement qu’un navire fendant les flots.
La forêt l’avait recueillie au creux de ses mains. Des arbres nocturnes amicaux se penchaient jusqu’à former quasiment une arche au-dessus de sa route. Ils étaient parés de fleurs blanches et lumineuses qui emplissaient la pénombre d’une senteur agréablement indéfinissable. De temps en temps, la forêt s’éloignait de la route pour offrir à Ki une vue sur un pâturage où s’élevait un petit cottage ou juste une étendue de prairie sauvage. Certains pâturages semblaient avoir été labourés ou abriter des récoltes. Aucune lumière n’était visible dans les cottages.
Par deux fois, Ki s’arrêta pour examiner la route et constater que les traces de sabots continuaient à l’emmener au loin. Un léger malaise se fit jour dans un coin de son esprit, mais la chaleur du cinmeth finit par le dissiper. Si elle inspirait une large goulée d’air, elle pouvait encore goûter la saveur épicée de la boisson. Pendant un instant, elle souhaita inutilement avoir pensé à en emporter plus avec elle. Puis elle se contenta de la fraîcheur de l’air nocturne. Elle se sentit progressivement rassurée. Si Vandien avait pu s’éloigner autant, c’était probablement qu’il était indemne. Peut-être qu’ils s’étaient contentés de le secouer un peu ; peut-être que sa langue agile avait pu lui permettre d’éviter les problèmes. Si c’était le cas, ce qui paraissait à Ki de plus en plus probable, alors il était parti en éclaireur à la recherche d’un endroit adapté pour monter le campement autour du chariot. Elle le rejoindrait sous peu.
Ou — et elle fronça les sourcils dans une expression de tolérance amusée –, il avait fait confiance à son message pour la mettre sur sa piste et il était parti en avant. Il le faisait assez souvent quand l’allure pesante de son chariot dépassait les limites de sa patience. Il n’était pas rare que Vandien disparaisse pour un jour ou une semaine lorsqu’il était pris d’une envie soudaine de se lancer dans une exploration en solitaire. Ki ne lui en voulait pas. Cela lui donnait l’occasion d’oublier quelque temps sa langue bien pendue et son comportement turbulent.
Elle se laissa aller à la rêverie. Le chariot avançait à travers la nuit. Ki flottait sur un rêve le long d’un vent doux aux arômes de fleurs et de cinmeth. Les vastes pâturages qui s’étendaient au milieu de clairières inattendues dans la forêt brillaient d’un beau vert sombre. Le ciel, derrière une couverture de nuages, avait l’éclat d’une opale dissimulée par les brumes de l’horizon.
Ki perdit la notion du temps. Cette lueur devant elle annonçait-elle les prémices de l’aube ? Non, ça n’en avait pas l’air. On ne ressentait aucune attente contenue, on n’entendait aucun des derniers appels des oiseaux de nuit. Seule régnait la paix de la nuit bien installée. Mais il y avait belle et bien une lueur là-bas sur l’horizon. Douce et même émaillée ici et là de points bleus, verts et rouges. Ki se frotta les yeux en se demandant si ces petits points colorés n’étaient pas dus à la fatigue. Mais ils demeurèrent au-dessus des collines, stables et immobiles. Son attention fut distraite par les bruits de course de petits animaux à sabots.
Elle se redressa sur le siège du chariot et secoua légèrement les rênes. Mais, quelques instants plus tard, elle s’affalait de nouveau. Le sentiment d’harmonie de la nuit l’attirait et la réconfortait. C’était comme de se laisser emporter par le sommeil juste après avoir pris un bon bain, dans des draps doux et chauds. Elle n’arrivait pas à y résister.
— J’ai trop bu, se morigéna-t-elle.
Mais elle n’arrivait pas à regretter. Ses inquiétudes au sujet de Vandien s’étaient assoupies comme des poules juchées sur leurs perchoirs. La quiétude de la campagne environnante se diffusait dans son corps douloureux et dans son âme. La nuit s’insinuait en elle. Des souvenirs anciens et pleins d’angoisses se couchèrent en son for intérieur et ce fut la douceur et non l’amertume de son passé qui lui revint en mémoire. Des parties d’elle-même qu’elle avait crues mortes depuis longtemps se retournèrent dans leur sommeil en promettant dans un murmure de se réveiller un jour. Ses pensées s’arrêtèrent tendrement sur Vandien et elle ressentit soudain de la peine à l’idée qu’elle lui parlait rarement de ce qu’elle ressentait si souvent. Dans un accès soudain de sentimentalité, elle se jura qu’elle changerait cet état de fait.
— A partir de maintenant, lui promit-elle solennellement, je boirai autant de verres que toi. Je vois maintenant pourquoi tu fais ça.
Loin devant, elle devina les contours argentés d’un ruisseau qui traversait la route. On apercevait la silhouette sombre d’un pont, ouvragé avec un talent qui surpassait tout ce que Ki avait jamais vu. Et plus elle s’approchait, plus elle était émerveillée. Le pont se courbait d’une manière extravagante, bien plus qu’il n’était strictement nécessaire, pour enjamber le petit cours d’eau. Il était décoré de parapets ornementaux. Ki imaginait tout à fait qu’un être ait passé une vie entière à créer ce pont pour exprimer la solidité de la joie qu’il ressentait au milieu de ces terres et de ces flots.
Elle avait déjà décidé de s’arrêter près du pont pour le reste de la nuit mais elle traversa pour le simple plaisir de sentir avec quelle facilité le chariot avançait sur le pont. De l’autre côté, elle guida ses chevaux sur le bord de la route argentée. Même dans le noir, ses doigts semblèrent à peine survoler les boucles du harnais, accomplissant avec aisance ce qui était habituellement l’épreuve finale de la journée. Sigmund s’éloigna d’un air digne, en humant l’herbe alentour. Sigurd se laissa lourdement tomber à genoux et se roula par terre avec l’insouciance d’un poulain.
Ki sourit en le voyant faire ainsi le fou et résista à la tentation de le rejoindre. Au lieu de quoi elle s’assit à côté du chariot sur le gazon épais et s’appuya contre la roue. En son for intérieur, elle ne ressentait nul besoin de faire un feu ou de rassembler ses couvertures en peau. Elle passa doucement la main sur le sol à ses côtés. De courtes plantes aux feuilles agréables au toucher y poussaient en abondance, lourdes de baies potelées. Elle en cueillit une et la leva en direction du ciel qui ne s’était toujours pas assombri. Elle apparaissait noire mais pourrait bien se révéler violette ou bleue à la lumière du jour.
Ki en rassembla une poignée depuis l’herbe autour d’elle et les fourra dans sa bouche. Les fruits étaient sucrés et juteux, aussi chauds que si le soleil de l’après-midi venait juste de les quitter.
Elle n’arrivait pas à se rappeler d’une époque où elle s’était sentie aussi incroyablement à l’aise en fournissant si peu d’efforts. Elle se leva et marcha jusqu’au bord du ruisseau. S’accroupissant sur la rive moussue, elle baissa son visage vers l’eau pour boire de longues et délicieuses gorgées. L’eau n’avait pas perdu son aspect argenté, même à quelques centimètres de distance. Elle était fraîche et lourde. Ki la sentait glisser le long de sa gorge et se diffuser en elle comme si elle était vivante. Elle releva son visage et observa les quelques gouttes qui coulaient le long de son menton jusqu’à la surface de l’eau.
Elle s’assit en arrière puis s’allongea sur le dos en s’étirant tandis qu’un agréable petit frisson la parcourait. Elle sentit ralentir le rythme de son cœur. Les eaux du ruisseau se répandaient en elle, diffusant dans ses membres une délicieuse fraîcheur. Le liquide s’écoulait dans son être, lourd, argenté, aussi dense que du mercure. Ki n’avait jamais eu à ce point conscience de son propre corps, n’avait jamais perçu aussi intensément le flot du sang dans ses veines. Elle contempla la beauté de la nuit autour d’elle. Elle se sentait remplie du désir de rester ici, près du pont et de l’eau argentée.
— Vandien ? lui demanda-t-elle à voix basse. Pourquoi as-tu laissé derrière toi un tel site de campement ? Je n’ai pas envie de me relever et de partir à ta suite sur la route ce soir. J’ai envie de me reposer ici. Et je crois que c’est ce que je vais faire, mon ami. Tu dis que je n’agis jamais de manière impulsive. Eh bien, ce sera la troisième fois aujourd’hui. Comme tu me le demandes si souvent, je vais suivre mon impulsion.
Et Ki se laissa aller en arrière sur la pelouse herbeuse.
— Elle est passée de l’autre côté.
La voix du Gardien était aussi sombre que le cœur de la nuit.
Yoleth hocha la tête depuis les ombres.
— C’était le seul appât qu’elle ne pouvait pas refuser. Vous avez bien travaillé. Votre maître sera aussi satisfait de vous que je le suis moi-même. À présent, le portail peut être refermé car nous en avons fini avec lui. Après, bien sûr, que vous m’aurez donné le petit gage dont nous avions parlé.
Le Gardien secoua lentement sa tête étrangement formée.
— Pas encore. Elle a peut-être traversé la porte, mais elle n’est pas encore arrivée jusqu’au Limbreth. Tu auras ta récompense lorsqu’ils l’auront, elle. De plus, il n’appartient ni à toi ni à moi de refermer le portail. Le Limbreth peut l’ouvrir et je peux le maintenir ainsi. Mais ensuite, le portail doit se refermer de lui-même, lentement, comme une blessure sur le chemin de la guérison.
Yoleth agita avec colère sa tête enturbannée.
— Vous n’avez rien mentionné de tel lorsque nous avons conclu notre accord ! Le Limbreth sait-il qu’elle a traversé le portail ? Allez à lui et dites-le-lui !
Le Gardien secoua de nouveau son visage aveugle en signe de dénégation.
— Je ne peux quitter mon poste, pas avant que le portail ne commence à se refermer. Jusqu’à ce moment, j’en suis le Gardien. De toute façon, cela n’aurait pas de raison d’être. Nul ne peut passer le portail sans que le Limbreth ne le sache. Vers le Limbreth elle va être attirée. Lorsqu’elle arrivera à destination, le Limbreth honorera l’accord que vous avez conclu, quel qu’il soit.
— Je n’aime pas ça, lança Yoleth en se redressant. Votre maître devrait lui aussi le savoir. Le Limbreth n’avait pas mentionné un tel délai.
— Veux-tu reprendre la conductrice ? Je peux l’appeler.
Le Gardien avait formulé cette proposition d’une voix neutre.
— Non... Non. Les Ventchanteuses honorent toujours leur partie d’un accord, même si le Limbreth ergote quant à la sienne. Ils peuvent l’avoir et nous attendrons notre gage. Par respect envers l’antique amitié entre nos races, puisse-t-elle être renouvelée par cette offrande.
Yoleth se redressa. Ses robes bleu sombre tourbillonnèrent autour de ses chevilles, agitées par une brise qui repoussait la poussière loin de ses pieds. Elle opina du chef en direction du Gardien, l’immense contenu de son capuchon s’inclinant légèrement au-dessus de son front. Le Gardien ne fut nullement impressionné. Yoleth se détourna du portail et disparut dans la nuit, la poussière et le vent.